Même si le christianisme et l’islam progressent fortement, l’animisme demeure très présent. Dans le nord de la Côte d’Ivoire, en pays sénoufo, la tradition du poro reste au cœur de la vie sociale. Plus qu’une religion, un mode de vie.
L’ancien président ivoirien Félix Houphouët-Boigny avait coutume de dire : « En Côte d’Ivoire, il y a 50% de chrétiens, 50% de musulmans et 100% d’animistes. » La formule force le trait, mais elle dit quelque chose de juste : au-delà des appartenances officiellement déclarées – l’islam et le christianisme dominant aujourd’hui le paysage religieux –, les croyances anciennes continuent d’irriguer la vie quotidienne. Elles affleurent dans les gestes, les interdits, les récits familiaux, et dans cette prudence instinctive que beaucoup gardent face aux génies que l’on dit tapis, la nuit venue, dans certaines forêts.
Pour s’en convaincre, rien ne vaut que de mettre le cap sur Korhogo. La capitale du pays sénoufo, dans le nord de la Côte d’Ivoire, se rejoint désormais en un peu plus d’une heure d’avion, quand il fallait autrefois de longues heures de route pour l’atteindre. La ville, qui dépasse les 440 000 habitants, est en plein développement, sous l’impulsion des élus locaux.
Photo du haut : La danse des hommes-panthères, à Waraniené. @Gil Giuglio
Mais derrière cette énergie nouvelle, Korhogo demeure profondément traversée par la culture du poro, cette institution initiatique qui structure encore une part essentielle de la société sénoufo.
C’est là que commence le véritable fil de ce voyage : non pas seulement la découverte d’une ville du Nord ivoirien, mais l’approche progressive d’un monde où le visible et l’invisible cohabitent, où le village, la parole des anciens, la danse et le bois sacré composent une même grammaire.
Les secrets du bois sacré
En plein cœur de cette ville, un « bois sacré » rappelle que la tradition n’est pas reléguée aux marges. L’espace se reconnaît à sa végétation dense : arbres puissants, lianes, sous-bois fermé, fraîcheur presque inattendue au milieu du tumulte urbain. C’est dans ce type de lieu, tenu à l’écart des regards profanes, que se déroule une part de l’initiation au poro, ce long apprentissage qui accompagne le passage de l’enfance à l’âge adulte et transmet les valeurs de la communauté.
Les non-initiés n’y entrent pas. Y pénétrer par erreur, assurent les anciens, ne porte pas forcément à conséquence ; mais franchir sciemment la limite revient à défier les esprits. Même à Korhogo, les passants évitent donc de s’approcher trop près de la barrière qui sépare le bois sacré de la rue, avec ses motos, ses klaxons, sa poussière et son agitation.
« Fotomana » à Niofoin
Cette présence de l’invisible se retrouve dans les villages des environs de Korhogo, notamment à Niofoin, que l’on gagne par une route asphaltée, puis par une piste de terre rouge. « Fotamana » – bienvenue, en langue sénoufo – dans ce village aux cases rondes en banco (un mélange de terre crue et de liants appliqué sur des treillis végétaux) coiffées de hauts toits de palmes. Plus les épaisseurs de palmes sont nombreuses, plus la case est réputée ancienne.
À côté des habitations se dressent les greniers, une case rectangulaire pour les réunions, et surtout les lieux sans lesquels, ici, un village ne serait pas tout à fait un village : l’arbre à palabres – le kafoudal –, le cimetière et le bois sacré. Au cœur de Niofoin, la case des ancêtres demeure l’élément le plus vénéré. Que contient-elle ? Un fétiche ? Des objets rituels ? Personne ne le dira. Seul le prêtre peut y pénétrer, et les anciens préviennent que les esprits en défendent l’accès.
« Quelles nouvelles ? »
L’arrivée au village commence par la cérémonie des salutations au chef, entouré du conseil des anciens, gardiens des traditions et des croyances ancestrales. On ne débarque pas simplement à Niofoin : on se présente, on « donne des nouvelles », on explique d’où l’on vient et pourquoi l’on est là.
En retour, le visiteur n’est pas traité comme un simple touriste, mais comme un hôte. On lui offre parfois du tchapalo, boisson fermentée à base de mil ou de sorgho, servie dans une demi-noix de coco évidée. Le breuvage est fort, épicé, volontiers déroutant pour l’estomac européen ; les Ivoiriens comprennent d’ailleurs très bien que l’on préfère, selon les circonstances, une bouteille d’eau ou une canette de jus.
Bérengère, Jean-Claude, Patricia et Fred surpris par la saveur du « tchapalo » local offert par la mairie de Niofoin. @Olivia Le Sidaner
Puis, une fois les salutations accomplies, le village change de rythme. Les tambours appellent, les regards se tournent vers l’espace dégagé, et commence la danse de la panthère – ou du léopard –, plus connue sous le nom de boloye.
Cette danse sacrée sénoufo, liée aux rites initiatiques, est exécutée par des initiés dont le costume imite le pelage du félin. Les chasseurs traditionnels, souvent appelés dozos, occupent dans cette société une place à part : réputés protecteurs, gardiens d’un savoir de brousse et d’une pharmacopée transmise par les anciens, ils incarnent eux aussi cette frontière mouvante entre protection, mystère et puissance rituelle.
La danse sacrée des hommes-panthères
Autrefois associée à la clôture des rites d’initiation et aux cérémonies funéraires, la danse du boloye accompagne aujourd’hui aussi de grands moments festifs, sans perdre pour autant son caractère sacré. Les danseurs, entièrement enveloppés dans un costume tacheté qui cache le visage et les mains, bondissent, pivotent, s’accroupissent puis repartent d’un seul élan.
Leurs pas, appris longuement, répondent au rythme de l’orchestre : calebasses, hochets, cordes, percussions, chants. Devant le chef du village ou le maire, les billets de 2 000 francs CFA circulent comme autant de signes publics de reconnaissance et de générosité. Les enfants s’approchent, les femmes commentent, les anciens observent.
La danse des hommes-panthères, dans le village de Waraniené, proche de Korhogo. @Olivia Le Sidaner
Le poro, 21 ans d’apprentissage
Pour comprendre ce que l’on vient de voir, il faut revenir au poro lui-même. Chez les Sénoufos, cette institution socio-religieuse forme les garçons sur un temps long, souvent présenté comme un cycle de vingt-et-une années, de l’enfance à la maturité.
Plus qu’un rite ponctuel, le poro est une école de vie : on y apprend le don de soi, la maîtrise de la parole, le respect des aînés, l’endurance, le travail bien fait et la place de chacun dans la communauté. À son terme, l’enfant devenu homme est reconnu comme apte à prendre la parole, à assumer des responsabilités et à participer pleinement à la vie sociale.
Cette initiation lui donne une reconnaissance sociale, le droit à la parole dans certaines assemblées, le droit d’assumer certaines responsabilités et enfin, le droit de bénéficier de « l’office au mort » lorsqu’il aura terminé sa vie terrestre.
Trois grands cycles
Ce parcours initiatique est généralement décrit en trois grandes étapes, chacune correspondant à un âge de la vie et à un approfondissement du lien communautaire.
Le premier cycle, parfois appelé Plakoro, Pilakoro ou Poworo, selon les zones et les transcriptions, correspond au temps de l’enfance. C’est l’âge de l’apprentissage par le jeu, au champ ou au clair de lune. Les enfants y découvrent déjà l’esprit d’équipe, l’endurance, la compétition mesurée, l’obéissance aux règles et les premiers gestes utiles à la vie collective.
Vient ensuite le cycle de l’adolescence, nommé selon les traditions Porgué, Kwonro ou Tcholo. Le jeune garçon quitte peu à peu le seul cercle familial pour entrer dans une discipline plus exigeante. Des rites de passage, des séjours hors du village et des épreuves collectives l’amènent à contrôler ses impulsions, à accepter l’effort et à comprendre que l’individu ne vaut pleinement qu’inscrit dans un groupe.
À mesure que les saisons passent, les adolescents accèdent à un statut nouveau. Ils contribuent alors plus directement aux travaux de la communauté : construction de maisons, entretien des routes, aide aux aînés, participation aux tâches collectives. Ce service prépare l’entrée dans la phase la plus secrète et la plus structurante : celle du bois sacré.
La dernière étape, souvent appelée Tchologo ou Tyologo, conduit l’initié vers la maturité. Durant plusieurs nuits, puis au fil d’une formation plus longue, il traverse les rites à l’abri des regards. À sa sortie du bois sacré, il n’est plus seulement un jeune homme : il devient un membre pleinement disponible pour la communauté. Il doit participer au service civique, aux travaux collectifs, mais aussi aux devoirs funéraires. Lorsqu’un ancien meurt, les initiés lui rendent hommage avec l’orchestre funèbre du bois sacré, afin que son âme rejoigne les ancêtres et le créateur.
Pendant plusieurs saisons de pluie et saisons sèches, ces initiés accomplissent encore des tâches éprouvantes. L’objectif n’est pas seulement de tester leur résistance physique, mais de forger le caractère : réduire l’ego, apprendre l’humilité, tenir sa parole, supporter l’effort, accepter la patience. Les fêtes initiatiques qui marquent la fin de certaines étapes ne sont donc pas de simples réjouissances : elles célèbrent une transformation intérieure.
Respect, raisonnement et travail
Au fond, le poro repose sur quelques vertus simples et exigeantes : le respect des aînés et de l’être humain, la qualité du raisonnement, la mesure dans la parole. « La parole n’a pas de pied, mais la parole voyage », dit-on en pays sénoufo. Il faut donc parler peu, et parler juste. La troisième vertu est celle du travail bien fait. « Le vrai salaire d’un travail, assurent les Sénoufos, n’est pas l’argent qu’on reçoit, mais la fierté de l’avoir bien fait. »
Comme beaucoup de sociétés attachées aux religions traditionnelles, les Sénoufos reconnaissent un dieu créateur tout en accordant une place centrale aux forces et symboles du monde vivant. Le crocodile évoque la longue vie, le serpent la capacité à contourner les obstacles, le caméléon l’adaptation, la tortue la patience. Le calao, enfin, incarne la sincérité et la fidélité. À travers ces figures, c’est toute une manière d’habiter le monde qui se dessine : prudente, patiente, attentive aux signes, fidèle aux ancêtres autant qu’ouverte aux changements du présent.
Frédéric Cheutin
D’autres traditions chez les Gouros
Dans le village de Tibéita, dans le centre de la Côte d’Ivoire (à une demi-heure au nord de Bouaflé), nous avons assisté à une démonstration de Zaouli, l’une des danses les plus spectaculaires du pays.
Le Zaouli est à la fois une danse et une musique traditionnelles de la communauté gouro, qui, elle aussi, perpétue les traditions ésotériques de la forêt sacrée, où les garçons sont initiés.
Le danseur, entièrement dissimulé par son costume et son masque, enchaîne au rythme des tambours des pas d’une rapidité et d’une précision étonnantes. Ses jambes semblent parfois s’emballer tandis que le haut de son corps demeure presque immobile. Derrière la prouesse physique se cache un véritable art, transmis de génération en génération. Le Zaouli, qui rend notamment hommage à la beauté féminine, a été inscrit en 2017 sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco.
La danse Zaouli, dans le village de Tibéita. @Olivia Le Sidaner
Mais le spectacle ne s’est pas arrêté là.
Après le Zaouli, s’est déroulée devant nous la danse du Saaplô. Sorti de la forêt sacrée, le masque (une sorte de « tente magique » coiffée de feuilles de palme) s’est soudain mise en mouvement. Sans que l’on puisse distinguer ce qui la faisait avancer, elle se déplaçait à toute vitesse, s’immobilisait puis repartait brusquement au commandement d’un gardien muni d’un bâton, vêtu d’un costume à base d’écorce, décoré de coquilles d’escargots, d’une carapace de tortue, de crânes d’animaux et de feuilles de palme.
À chaque accélération, des cris s’élevaient parmi les spectateurs. À chaque arrêt brutal, l’assistance retenait son souffle. La tente semblait obéir aux seules injonctions de celui qui la dirigeait, avançant et reculant avec une étonnante vivacité. À un moment, le masque semblera même « avaler » un danseur.
La danse du Saaplô, dans le village de Tibéita. @Olivia Le Sidaner
Comment fonctionne-t-elle ? Que dissimule-t-elle ?
On nous dira simplement qu’aucun humain ne se cache sous le masque… Nous n’en saurons pas davantage. Comme souvent lorsqu’il est question de traditions initiatiques ou sacrées, ceux qui connaissent le secret se gardent bien de le dévoiler.
Une fois encore, chez les Gouros comme chez les Sénoufos, le spectacle ne se départit jamais tout à fait du mystère et des traditions ancestrales.
Bérengère Lauprète et Olivia Le Sidaner