L’édito du président

Philippe Bourget, président de l'AJT

Journalisme de tourisme : défendre le reportage, préserver l’humain”

À l’heure où la presse traverse de profondes mutations, Philippe Bourget livre son analyse des défis auxquels sont confrontés les journalistes et réaffirme les valeurs que l’AJT entend défendre : le reportage de terrain, l’authenticité et la force du récit.

2026 marque-t-elle un tournant irrémédiable dans l’histoire de la presse française ? Les faits semblent donner corps à un virage radical.

Si l’économie a souvent été marquée par des ruptures, balayant à chaque révolution industrielle ou technologique le « monde d’avant », celle en cours dans l’univers des médias est d’une violence rare.

La baisse de diffusion des titres print, l’augmentation du coût du papier, la crise de la publicité, la difficulté à trouver un modèle économique viable pour le web, le fléchissement du lectorat encouragé par des réseaux sociaux bêtifiants et addictifs, et désormais l’invasion sans complexe de l’IA dans les rédactions, ébranlent le secteur de la presse comme jamais.

Elles conduisent les journalistes en poste vers des horizons incertains, sous la coupe d’un management souvent déficient ou pire, toxique. Les pigistes, eux, vivent une précarisation insensée de leur activité.

Toujours en quête d’économies et de profits maximisés – le mal endémique du capitalisme dévoyé -, plusieurs groupes de presse, arc-boutés à l’amélioration de leurs résultats financiers plutôt qu’au bien-être de leurs salariés – considérés cyniquement comme des variables d’ajustement -, ont mis en place des restructurations d’une agressivité inouïe.

Des exemples ? Le PSE (Plan de « Sauvegarde » – choquante appellation – de l’Emploi) en cours au sein du groupe Prisma Media, propriété de Louis Hachette Group, filiale de Vivendi aux mains de Vincent Bolloré. Près de 300 postes sont concernés au sein des titres du pool (Femme Actuelle, Télé-Loisirs, Capital…). Le groupe EBRA (L’Est Républicain, Le Progrès, le Dauphiné Libéré…) a annoncé en juin 2026 un PSE prévoyant jusqu’à 400 suppressions de postes. Centre France (La Montagne, L’Yonne Républicaine…) a lancé en avril un PSE pour soustraire 152 postes.

Près de 60 emplois chez Bayard (La Croix…), une quarantaine chez Marie-Claire, une vingtaine chez Infopro Digital (L’Usine Nouvelle, LSA…)… Le comble du cynisme a été atteint par le Journal des Entreprises, racheté en juillet 2026 par la société Overland Média au Groupe Le Télégramme. Aux 35 journalistes de ce titre, on a signifié leur départ, remplacés par des contenus assistés par l’IA…

On ne reviendra pas ici sur l’offensive extrême droitière concomitante qui fait basculer des titres historiques dans un registre politique inédit. Le JDD et Valeurs Actuelles ont montré l’exemple. Jusqu’à VSD, repris discrètement cet été par Vianney d’Alençon, entrepreneur marqué très à droite, proche de Vincent Bolloré et des milieux catholiques traditionalistes, président d’honneur de l’École Supérieure de Journalisme (ESJ). L’homme a fait fortune dans les bijoux religieux, sous la marque Laudate…

La presse d’opinion, légale, a toujours existé. Ce qui est moins licite, en revanche, est l’offensive de l’ultra droite sur les médias radio et télé. Europe 1 et CNews ont une ligne éditoriale qui fait clairement de l’œil au RN, de façon outrancière. Rappelons ici que la loi de 1986 relative à la liberté de communication (dite loi Léotard) oblige les médias radiophoniques et télévisuels au pluralisme – en clair, les radios et télés d’opinion ne sont pas autorisées…

« À l’AJT, nous croyons à la force du récit,
au reportage de terrain, à l’échange
et à la personnalisation des écrits. »

Dans ce paysage bouleversé, la presse tourisme n’est pas épargnée. Baisse ou arrêt des piges, diminutions de leurs montants, paiement « forcé » en factures et plus en salaires, relationnel dégradé avec des rédacteurs en chef et des responsables de rubriques, dont certains n’ont aucune idée de la précarité du métier de free lance dans le petit confort de leur bureau et de leur salaire garanti… Tout s’effrite et se délite. L’AJT est le réceptacle de ces souffrances, avec certains journalistes affligés et d’autres en quête d’une reconversion. Faut-il rappeler ici que beaucoup de titres, âpres à externaliser leur production pour des raisons de coûts, ne fonctionneraient pas sans collaborateurs extérieurs. Sans magazines, pas de pigistes, certes. Mais sans pigistes, quel titre pourrait survivre ?

Pourtant, le tourisme est l’un des secteurs de la presse le plus à même de cultiver l’émotion. De raconter des histoires. De faire plonger le lecteur dans le vécu d’une rencontre, d’un paysage, d’une culture lointaine ou proche. De faire vibrer. Bref, de donner envie et d’embarquer vers des mondes inconnus. Toutes choses que ne peut pas inspirer l’IA, qui pioche de façon méthodique et aseptisée dans des contenus formatés.

À l’AJT, nous croyons à la force du récit, au reportage de terrain, à l’échange et à la personnalisation des écrits. La preuve en est notre magazine Antipode Mook, ovni éditorial qui révèle les expériences inédites de chacun et l’âme de leurs auteurs. Puisse l’avenir ne pas me contredire dans cette quête d’authenticité qui fait la force des journalistes de tourisme, spécialité que je défendrais coûte que coûte bec et ongles.

Philippe Bourget, président de l’AJT

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