L’AJT prend le large sur le Maroni en pirogue et pousse ensuite les portes de la rhumerie Saint-Maurice, dernière distillerie de Guyane encore en activité. Après Kourou, les Îles du Salut, le camp Maripas, les escales gourmandes et culturelles, un premier détour par Saint-Laurent-du-Maroni puis le Camp de la Transportation, ce nouveau volet du carnet de route explore une autre facette de l’Ouest guyanais, entre fleuve-frontière, mémoire des lieux et savoir-faire vivant.
À Saint-Laurent-du-Maroni, le groupe de l’AJT a embarqué en pirogue sur le Maroni, fleuve-frontière et artère vitale de l’Ouest guyanais. Aliette de Crozet raconte cette traversée sensorielle au fil d’un territoire mouvant, entre mémoire, nature et vie quotidienne.
GUYANE AMAZONIE : CARNET DE ROUTE DE l’AJT (7)
Un dimanche au fil du Maroni
Par Aliette de Crozet
Photos Caroline Paux
C’est un dimanche paisible et les rues de Saint-Laurent du Maroni sont quasi désertes. Personne devant le tribunal de celle que l’on appelle parfois encore le Petit Paris, devant l’église curieusement au milieu du chemin, personne devant la riante résidence du sous-préfet protégée par un peu esthétique collier de barbelés. Mais après avoir passé les murs du Camp de la Transportation on voit bouger une avenue glauque et liquide. Depuis notre arrivée, l’horizontalité et l’immensité de la Guyane nous sidèrent, ici les deux sont en mouvement.
Le plus long fleuve de France
En Guyane, les fleuves retrouvent leur rôle, d’artères vitales qui irriguent et vident un gigantesque organisme vivant. Embarquer sur le Maroni, le plus long fleuve de France quand même, 611, 7 kilomètres de sa source à son embouchure est une chance. On se tasse dans la longue pirogue, conçue pour franchir les sauts – les rapides – amazoniens, le piroguier met les gaz. L’air, de suite, est plus frais.
Entre deux rives, deux mondes
À tribord, à droite, les berges étrangères du Suriname : on voit juste à 300 mètres environ quelques entrepôts et hangars pointer, pas de vraie ville apparemment – la carte porte le nom d’Albina.
À bâbord, à gauche, quelques maisons en dur, l’arrière de l’hôpital en bois désaffecté – le dernier de France, quelques chalets de bois baptisés village chinois, on ne sait pourquoi, le marché aux poissons et des stands d’artisanat déserts.
La frontière, côté cour
Sous un grand écriteau « Bac international vers Albina » une douane et un poste-frontière, tous deux miniature, surplombent des pirogues bien rangées. Qu’achète-t-on là-bas ? De l‘essence, du tabac, du round-up, explique le guide. Des désherbants ? Oui. Même lui s’approvisionne en face pour que sa cour soit « propre ». Car tout pousse ici, c’est frénétique, c’est sans fin, il explique. Et c’est vrai, des verts de toutes les nuances s’entortillent au-dessus des rives argileuses. Les criques sont noyées de lianes et de palmes. Fromagers, macoupis, moucayas, awaras : on recense en Guyane amazonienne plus de 1 200 espèces d’arbres par hectare.
L’île aux Lépreux, entre histoire et baignade
De rares pirogues nous croisent, certaines longues à la coque ornée d’entrelacs : celles des Bushinenge, des descendants des esclaves du Suriname. Mais c’est un petit bateau à moteur de location qui beache à côté de nous sur l’île aux Lépreux. Ses occupants sautent à l’eau, baignade. Ici on emprisonnait les bagnards malades, Papillon y trouva refuge pendant son évasion.
Le téju et la forêt grouillante
À quelques mètres des ruines et des explications du guide, des bambous dessinent une petite anse. Sur un tapis de feuilles, une étrange créature est aux aguets. Un demi-mètre de long couleur de vieux bronze, d’impressionnantes bajoues, il s’arc-boute sur ses pattes. C’est un téju, ou tegu, un saurien parmi les 167 espèces de reptiles guyanaises. Un des habitants extraordinaires de cette forêt grouillante de présences invisibles.
L’odeur du rhum au bout du fleuve
On rembarque, jusqu’à ce que flotte à la surface de l’eau une forte odeur de sucre. L’odeur de la canne broyée. En Guyane, et nulle part ailleurs, il est possible d’accéder par voie fluviale à la une rhumerie. Santé, le teju !
La dernière distillerie de Guyane entre Maroni et Amazonie
Lors de son exploration de l’Ouest guyanais, le groupe de l’AJT a poussé les portes de la rhumerie Saint-Maurice, dernière survivante d’une longue tradition locale. Frédérique Hermine raconte cette visite au cœur d’un savoir-faire emblématique du territoire.
Texte et photos Frédérique Hermine
On aurait pu arriver en pirogue de Saint-Laurent du Maroni à la rhumerie Saint-Maurice, la seule subsistant en Guyane. Un point histoire et une visite des installations, au milieu des nuages de vapeurs et des effluves sucrées, ont permis de mieux comprendre les spécificités du rhum guyanais avec le point fort de l’étape, la dégustation commentée de La Belle Cabresse et de La Cayennaise avec le directeur du site, Ludovic Jacob.
À l’ouest de la Guyane, là où le Maroni marque la frontière naturelle avec le Suriname, la distillerie Saint-Maurice est la dernière à perpétuer la tradition rhumière. Lorsque Napoléon III crée en 1856 la colonie pénitentiaire de Saint-Laurent-du-Maroni, une usine sucrière, implantée au lieu-dit Saint-Maurice, emploie comme main-d’œuvre les bagnards qui remplacent les « marronnes » après l’abolition de l’esclavage.
À l’aube du XXᵉ siècle, la Guyane compte jusqu’à 30 rhumeries. À la fin des années 80, il n’en reste qu’une seule : celle de Saint-Maurice, installée ici en 1917 par la famille Prévost. C’est Ernest Prévost qui sauve la distillerie et relance la marque « La Belle Cabresse », expression créole désignant une femme métis.
Pour l’incarner, il choisit le visage de sa jeune nièce et filleule Nelly, devenue égérie sans jamais voir la bouteille à son effigie car la jeune femme de 18 ans meurt subitement. Le mythe est né et La Belle Cabresse devient vite l’ambassadrice du territoire guyanais.
Canne fraîche pour ti’punch
Ce rhum blanc agricole, issu exclusivement du jus de canne frais, bénéficie depuis 2015 d’une Indication Géographique Protégée. Il représente près de 800 000 l. produits chaque année, complétés désormais par quelques punchs prêts à consommer et de rares rhums vieux. Ces derniers sont élevés dans 200 fûts de chêne ex-cognac ou ex-bourbon et commercialisés sous la marque La Cayennaise. La singularité du rhum guyanais tient d’abord à sa matière première. Saint-Maurice travaille avec une quarantaine de petits planteurs, des Haïtiens ou des Bushinengués, descendants d’esclaves affranchis venus du Suriname au XIXᵉ siècle.
Depuis son rachat en 2023 par le groupe martiniquais GBH (Groupe Bernard Hayot), la distillerie a également planté 64 hectares de canne pour sécuriser ses approvisionnements. Ici, tout est coupé à la main pour garder la canne fraîche et propre. Les camions déversent leur chargement sur la grande balance ; la canne grimpe ensuite par tapis roulants vers les rouleaux d’acier qui la broie pour en extraire le vesou. Filtré, ensemencé de levures, il fermente durant 36 à 48 heures avant d’être distillé dans une colonne de cuivre. Le climat tropical, les chais ouverts, l’évaporation intense concentrent les arômes.
Chaque tonne broyée donne environ 100 litres de rhum à 50 % vol.
De la pirogue à la boutique
Récompensée du label Entreprise du Patrimoine Vivant, la distillerie a entamé une nouvelle ère après la modernisation complète de l’outil de production depuis 2013. Tout est fait sur place, du champ de canne à la mise en bouteille avec depuis l’an dernier, une boutique où les visiteurs peuvent exercer leurs papilles en dégustant toute la gamme.
On peut arriver par la route mais aussi débarquer en pirogue sur un ponton flottant. Une première mondiale pour une distillerie, mais une évidence en Guyane, où la pirogue est autant un symbole qu’un moyen de transport. Le parcours plonge les visiteurs dans un univers de vapeurs et d’odeurs sucrées, dans le grondement des broyeurs et la chaleur de la colonne de cuivre. Ici, le rhum se boit surtout en ti’punch avec un trait de sucre ou sirop de canne et du jus de citron vert.
Depuis quelques semaines, La Belle Cabresse tient également boutique au centre de Cayenne, dans une ancienne maison coloniale entièrement restaurée., juste en face du célèbre Bar des Palmistes. L’occasion d’y dénicher les éditions limitées Carnaval et Spatiale qu’on ne trouve nulle part ailleurs.
L’abus d’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération.
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