Crise géopolitique, révolution technologique, batailles réglementaires : le syndicat des tour-opérateurs français s’est réuni à Tamuda Bay pour affronter, ensemble, un monde en ébullition.
Par Anne Inquimbert
Tétouan — Tamuda Bay – 150 professionnels français – 3 jours de forums et de conférences – 16e édition
Il y a des réunions professionnelles que l’on oublie sitôt rentrés chez soi. Et puis il y en a d’autres. Des éditions dont on ressort avec le sentiment d’avoir assisté à quelque chose qui dépasse le simple carnet de contacts et les échanges de cartes de visite. Le 16e Forum du SETO, organisé du 25 au 27 mars 2026 à Tétouan, appartient sans conteste à la seconde catégorie.
Cent cinquante professionnels français du tourisme avaient fait le déplacement jusqu’à Tamuda Bay, sur la côte méditerranéenne marocaine. Un record de fréquentation pour ce rendez-vous annuel des entreprises du tour-operating. Logés au St. Regis et au Sofitel de la baie, les congressistes ont découvert une destination encore largement méconnue du marché hexagonal : des collines verdoyantes plongeant vers une mer d’un bleu limpide, une architecture aux accents hispano-mauresques, et cette atmosphère singulière qui donne à la région son surnom de « Riviera marocaine ».
Le choix du lieu n’avait pourtant rien d’une improvisation. Patrice Caradec, nouveau président du SETO qui inaugurait son premier Forum à cette fonction, confie que la découverte de la région lors d’un déplacement en décembre dernier avait été, selon ses propres termes, « une révélation ». Après avoir envisagé Tanger et Fès, c’est finalement la proposition d’Achraf Fayda, directeur général de l’Office National Marocain du Tourisme, qui avait emporté la décision. Un choix salué unanimement par les participants.
Tétouan ou la révélation d'une destination
Avant même que s’ouvrent les premières sessions de travail, la destination elle-même occupait le devant de la scène. Et pour cause : Tamuda Bay représente précisément ce que l’industrie du voyage français cherche en ce moment — un territoire à haute valeur ajoutée, encore préservé de la surfréquentation, accessible sans trop de complications.
Sur ce dernier point, Royal Air Maroc, partenaire officiel du Forum, a annoncé une nouvelle liaison directe Paris-Tétouan qui lève l’un des principaux freins au développement de la destination sur le marché français. Une connexion aérienne directe, c’est souvent la condition sine qua non pour qu’une destination entre véritablement dans les catalogues des voyagistes.
L’offre hôtelière, déjà positionnée dans le haut de gamme avec le St. Regis et le Sofitel, complète un tableau séduisant : golf, thalassothérapie, authenticité culturelle et proximité immédiate avec Tétouan elle-même, ville inscrite au patrimoine immatériel de l’Unesco, et Chefchaouen, la célèbre « ville bleue ». De quoi construire des séjours riches et variés.
« On peut visiter une ville classée au patrimoine immatériel de l’Unesco, profiter de la mer à proximité, découvrir la ville bleue… Il y a énormément de choses à faire découvrir à vos clients. »
Jihad Chakib, directeur de l’ONMT à Paris
Pour Jihad Chakib, directeur de l’ONMT à Paris, l’accueil du Forum à Tétouan s’inscrit dans une stratégie nationale clairement définie. Le Maroc a enregistré près de vingt millions de touristes en 2024, dont 5,7 millions de Français — un chiffre déjà impressionnant, mais que l’Office entend significativement amplifier d’ici 2030 avec un objectif affiché de 26 millions de visiteurs annuels et l’ambition de doubler les arrivées françaises. Pour atteindre ces caps, la diversification des destinations est une priorité absolue : au-delà de Marrakech et d’Agadir, il faut ouvrir de nouveaux territoires. Tamuda Bay, sous le feu des projecteurs de ce Forum, est clairement positionnée comme l’un de ces territoires d’avenir.
20 millions
C’est le nombre de touristes accueillis par le Maroc en 2024, dont 5,7 millions de Français. Objectif 2030 : 26 millions de visiteurs, avec l’ambition de doubler la clientèle française.
Quand la crise du Golfe s'invite dans les débats
Mais derrière les palmiers et les panoramas sur la Méditerranée, la réalité du monde s’est rappelée aux congressistes avec une brutalité particulière. Le conflit au Moyen-Orient, déclenché par les frappes américaines et israéliennes sur l’Iran, a eu des répercussions directes et immédiates sur l’industrie touristique française. La fermeture d’une partie de l’espace aérien a plongé des milliers de voyageurs dans une situation critique, et les tour-opérateurs membres du SETO se sont retrouvés en première ligne.
Les chiffres donnent le vertige. Environ 1 700 clients étaient bloqués sur huit destinations différentes. Parmi les zones critiques, les Maldives sont très vite apparues comme l’épicentre de la crise : 2 700 clients des membres du SETO s’y trouvaient simultanément, entièrement dépendants des hubs du Golfe — Doha, Dubaï, Abu Dhabi — pour rejoindre la France, puisqu’aucune liaison directe n’existe. Or ces hubs étaient précisément les premiers paralysés.
Ce que la gestion de crise a révélé, c’est à la fois la force du collectif et la fragilité du modèle économique des voyagistes. Pour affréter des avions de 300 à 480 sièges, aucun tour-opérateur ne pouvait agir seul. Il a fallu mutualiser les passagers, s’accorder sur les tarifs, aller chercher des appareils aux quatre coins du monde — tout en se faisant souvent devancer par les opérateurs britanniques et allemands qui réagissaient plus vite. Résultat : les sièges de rapatriement depuis les Maldives ont coûté entre 1 300 et 2 600 euros pièce.
6 M€
C’est le montant de la facture totale supportée par les tour-opérateurs membres du SETO pour les rapatriements, nuits supplémentaires et billets rachetés. Une charge assumée intégralement par les producteurs.
La question de la coresponsabilité
Au-delà des aspects logistiques, c’est une question de fond qui a agité les discussions : qui doit payer ? Le Code du tourisme parle de coresponsabilité entre producteurs et distributeurs. Mais dans les faits, la quasi-totalité des coûts de cette crise est tombée sur les seuls producteurs. Patrice Caradec l’a dit sans détour « une coresponsabilité, c’est un partage, et partager à deux, c’est cinquante-cinquante. » Ce n’était manifestement pas le cas ici.
S’y ajoute ce que le président du SETO a qualifié de « double peine » : le Quai d’Orsay a affrété des vols spéciaux pour rapatrier des compatriotes bloqués à l’étranger, notamment aux Maldives, au Sri Lanka et en Thaïlande. Mais ces vols bénéficiaient surtout à des voyageurs ayant réservé via des plateformes étrangères — Airbnb ou Booking.com — qui ne s’acquittent pas d’impôts en France et ne contribuent pas aux dispositifs de sécurité du secteur. Les billets de ces vols officiels ont par ailleurs atteint des prix jugés déraisonnables, entre 3 000 et 4 000 euros, alors que Patrice Caradec estime que l’État aurait dû imposer des tarifs régulés autour de 500 à 700 euros.
« On a le sentiment de payer deux fois : pour nos clients, ce qui est normal, mais aussi indirectement pour d’autres. »
Patrice Caradec, président du SETO
Face à ce constat, plusieurs pistes ont été évoquées lors de ce forum. Celle qui semble la plus équitable est la création d’un fond de calamité sectoriel, sur le modèle de ce qui existe aux Pays-Bas, où un tel dispositif atteint plusieurs dizaines de millions d’euros. Le président a précisé, non sans humour, que ce fonds serait « exclusivement réservé aux membres du SETO ». Une décision que le comité exécutif du syndicat devra prendre collectivement dans les semaines à venir.
Plus structurellement, Patrice Caradec a annoncé vouloir rouvrir le dossier de la coresponsabilité pour clarifier les obligations de chaque maillon de la chaîne. Ce chantier juridique s’annonce comme l’un des plus importants de la mandature 2026.
Carlos Ghosn, depuis Beyrouth : une leçon de résilience
Le SETO a réussi un coup de théâtre en décrochant l’intervention, en visioconférence depuis Beyrouth, de Carlos Ghosn, l’ancien P.-D.G. de l’alliance Renault-Nissan-Mitsubishi. L’invitation est venue du carnet d’adresses de Jean-François Rial, P.-D.G. de Voyageurs du Monde, et l’ancien capitaine d’industrie a tenu à préciser qu’il n’avait perçu aucune rémunération, demandant en échange un don à une fondation pour les enfants du Liban.
Plus d’une heure d’intervention qui a balayé les derniers scepticismes. Depuis sa fuite rocambolesque du Japon et son exil libanais, Carlos Ghosn n’a rien perdu de son tranchant. Sa méthode pour soigner les entreprises en crise s’inspire directement de l’approche clinique médicale : établir d’abord un diagnostic froid, lucide et factuel, sans que l’émotion ou les pressions politiques ne viennent brouiller la lecture. Il rappelle que lors du redressement de Nissan, il avait procédé à un plan de licenciement touchant 21 000 personnes — sur 135 000 salariés à l’époque — avant de conduire l’entreprise vers 350 000 employés à son départ en 2018.
Les idées et la stratégie ne représentent que 5 % du travail. Une stratégie moyenne excellemment exécutée donnera de meilleurs résultats qu’une excellente stratégie mal exécutée.
Carlos Ghosn, en visioconférence depuis Beyrouth
Sa grille de lecture pour les dirigeants face à la crise a particulièrement retenu l’attention de la salle : en période de stabilité, le rôle du chef d’entreprise est de chercher les incertitudes, là où se cachent les inflexions futures. En période de crise, à l’inverse, il doit impérativement chercher des certitudes pour tenir bon et se préparer au rebond.
Sur le secteur du tourisme spécifiquement, son message était d’un optimisme déterminé : la crise n’effacera pas le désir de voyager. La demande existe et continuera de croître. Le voyage, la découverte, l’expérience deviennent des objectifs essentiels pour les individus. Une certitude que les professionnels présents dans la salle avaient besoin d’entendre.
Carlos Ghosn a également livré son analyse géopolitique sur le conflit en cours. À son sens, l’Iran et les États-Unis partagent une volonté commune de sortir rapidement du conflit, avec des concessions mutuelles. Israël, en revanche, répond à une autre logique : tant que le régime iranien ne sera pas substantiellement affaibli, Benjamin Netanyahu ne lâchera pas. Une analyse qui, si elle se confirme, conditionne directement le calendrier de reprise du trafic aérien vers les destinations long-courriers passant par le Golfe.
Réglementation, data et IA : le SETO change de dimension
Au-delà de la gestion de crise, ce Forum a confirmé une mutation profonde du SETO lui-même. Le syndicat ne se contente plus de représenter et de défendre ses adhérents : il construit des outils, structure des partenariats stratégiques et prend position sur des sujets qui dessinent l’avenir de la filière.
La directive « voyages à forfait » : vigilance maximale
Hervé Tilmont, directeur général du SETO, a présenté l’état d’avancement de plusieurs dossiers réglementaires. Le plus sensible concerne la transposition française de la directive européenne révisée sur les voyages à forfait. Deux points cristallisent les inquiétudes : la définition du « lieu de départ », désormais centrale pour apprécier les circonstances exceptionnelles permettant une annulation sans frais, et le rôle croissant des avis officiels du Quai d’Orsay, qui pourraient devenir déterminants pour les remboursements. Le SETO appelle à une transposition mesurée, sans « surtransposition » qui placerait les opérateurs français en situation défavorable par rapport à leurs concurrents européens.
La facturation électronique : un livre blanc pour préparer le terrain
Autre chantier d’envergure : la mise en œuvre de la facturation électronique obligatoire à partir du 1er septembre prochain. Pour accompagner ses adhérents, le SETO a élaboré un livre blanc en trois volets couvrant le cadre réglementaire, l’analyse technique des flux entre opérateurs et distributeurs, et la définition d’indicateurs sectoriels complémentaires. Un document destiné également aux experts-comptables et aux éditeurs de logiciels.
La data comme actif stratégique
L’une des révélations de ce Forum est peut-être la transformation de l’outil statistique du SETO. Développé en partenariat avec Travelsoft, ce baromètre couvre désormais près de 80 % du volume d’activité des membres, soit environ cinq milliards d’euros de transactions analysées. Ce qui était un instrument de suivi interne est en train de devenir un actif valorisable : huit à dix offices de tourisme seraient prêts à signer pour recevoir les données consolidées.
Dans le même esprit, des discussions sont avancées avec plusieurs compagnies aériennes — Air Austral, Air Caraïbes, Corsair, Air Mauritius, avec Qatar Airways et Emirates également intéressées — pour structurer des partenariats formels incluant notamment un délai de grâce de 30 jours en cas de surcharge carburant. Le SETO est en train de se positionner comme un intermédiaire stratégique entre la production touristique et le secteur aérien.
L’intelligence artificielle et la cybersécurité en ligne de mire
Fabrice Dariot est intervenu pour démystifier l’intelligence artificielle et interroger ses enjeux éthiques et opérationnels pour le secteur. Dans la foulée, Patrice Caradec a annoncé la création, dès avril prochain, d’un « club des partenaires experts » agréés spécialisés notamment en cybersécurité et en IA. Ces partenaires extérieurs au secteur touristique n’auront pas le statut de membres à proprement parler, mais interviendront comme ressources expertes au service des adhérents — PME et structures en croissance en particulier.
Un syndicat qui s'élargit, une filière qui se resserre
Depuis sa dernière convention à Deauville, le SETO a accueilli six nouveaux membres à part entière : Açores Voyages, Aya Désirs d’Orient, LMX, Secrets de Voyage, Travelfactory, et — fait notable — l’APST elle-même. À ces adhérents s’ajoutent huit nouveaux membres associés représentant des fonctions supports en technologie, relation client et assurance : Afidium, Keepcall, Travel Tech Factory, Adonet, MAG-MC2 Partenaires, Assurever et Viaxoft. Le syndicat revendique aujourd’hui 71 membres.
L’éditorialiste économique de BFM TV Emmanuel Lechypre, figure régulière du Forum, est venu conforter cette dynamique collective avec des données de marché solides. Il a confirmé, statistiques à l’appui, que le voyage demeure une priorité absolue pour les Français, fonctionnant comme un « ciment social » et un levier de cohésion familiale, dont l’attrait est encore amplifié par l’influence des réseaux sociaux. Dans un contexte d’incertitudes multiples, c’est un signal encourageant.
L’intellectuel Jean-François Colosimo, de son côté, a apporté un éclairage historique de long terme sur les tensions au Proche-Orient, replaçant les crises actuelles dans une perspective millénaire qui aide à ne pas confondre l’urgence tactique et les tendances structurelles.
Trois jours à Tétouan : au fond, une question d'ancrage
Passées les sessions de travail, c’est la destination elle-même qui parlait. Se promener dans la médina de Tétouan, dont les ruelles blanches et les moucharabiehs racontent à la fois Al-Andalous et le Maghreb, rappelle que le tourisme, avant d’être une industrie de chiffres et de réglementations, est d’abord une industrie d’émotions et de rencontres. La Riviera marocaine, avec ses paysages verdoyants tombant sur la Méditerranée, sa douceur de vivre et sa richesse culturelle, illustre parfaitement ce que les voyagistes savent offrir de meilleur : des horizons qui changent le regard.
Pour le Maroc, cet événement représentait bien plus qu’une réunion professionnelle de plus. C’était une occasion rare de montrer à 150 décideurs français, en direct et en immersion, le potentiel d’une région encore sous-exploitée. Le pari semble réussi. Plusieurs tour-opérateurs présents ont évoqué ouvertement leur intention d’intégrer Tamuda Bay dans leurs catalogues de la prochaine saison.
Reste que l’ambition affichée — passer de 20 à 26 millions de touristes, doubler les arrivées françaises — implique des investissements massifs en infrastructure, en formation, en connectivité aérienne. Les bases sont là. La volonté politique aussi, à en juger par l’engagement de l’ONMT dans ce partenariat avec le SETO. Mais construire une destination prend du temps, et les visiteurs, eux, sont souverains dans leurs choix.
Ce 16e Forum du SETO laissera une empreinte durable. Non pas parce qu’il a résolu les tensions qui traversent l’industrie — la crise géopolitique, la question des rapatriements, la pression réglementaire — mais parce qu’il a montré, une fois de plus, la capacité du secteur à se regarder en face, à débattre avec franchise, et à chercher collectivement des solutions. Dans un monde qui vacille, c’est déjà une forme de résilience. Le prochain Forum aura fort à faire pour en tenir la hauteur.
Photos © Anne Inquimbert