Cap sur le Camp de la Transportation, porte d’entrée du bagne en Guyane : un lieu de mémoire à ciel ouvert, où l’histoire pénitentiaire de la ville reprend toute sa force. Après Kourou, les Îles du Salut, le camp Maripas, nos détours gourmands et culturels et un premier épisode déjà publié consacré à Saint-Laurent-du-Maroni, le carnet de route AJT resserre aujourd’hui la focale.
À Saint-Laurent-du-Maroni, le Camp de la Transportation n’est pas qu’un site historique. Sous le soleil écrasant, entre les murs rongés par le temps, les traces du bagne persistent, presque palpables. Les journalistes de l’AJT ont exploré ce lieu chargé d’histoire, où les fantômes des condamnés semblent encore hanter les cellules et les cours silencieuses. François Rousselle nous raconte.
GUYANE AMAZONIE : CARNET DE ROUTE DE L’AJT (6)
Un siècle de relégation
Par François Rousselle
Photos Caroline Paux
Au bord du fleuve Maroni, frontière naturelle avec le Suriname, la petite ville de Saint-Laurent abrita le Camp de la Transportation, porte d’entrée guyanaise du système colonial et carcéral français. En compagnie d’un guide, nous l’avons visité. Et rencontré les fantômes des anciens bagnards.
Nous avons toujours cru que les fantômes étaient blancs et translucides. C’est faux. Notre visite du Camp de la Transportation de Saint-Laurent-du-Maroni nous a appris qu’ils étaient multicolores. Dans cette “antichambre de l’enfer” que nous avons arpentée pendant plusieurs heures, les spectres des anciens bagnards, brièvement croisés au détour des cellules et des dortoirs rongés par le temps, portaient des vareuses de mauvais coton, jaunâtres et aux rayures rouges, des chapeaux de paille de pandanus ou des pyjamas et bonnets bleus. Leurs vêtements indiquaient les différents statuts que leur avait attribués l’administration pénitentiaire coloniale : criminels transportés, politiques déportés, récidivistes relégués et condamnés libérés mais contraints de rester en Guyane (voir encadré ci-dessous). Et on devinait que ceux dont les rayures rouges avaient viré au marron avaient passé de longues années dans l’enfermement inhumain de la colonie française transformée en pénitencier.
Des condamnés aux régimes différents
Dans les bagnes, c’étaient les peines qui définissaient les catégories des bagnards.
Les transportés. C’est la loi du 30 mai 1854 qui a décrété la transportation hors de France de tous les condamnés à une peine de travaux forcés de cinq ans minimum. Cette même loi a institué le “doublage” : un condamné à moins de huit années de travaux forcés était tenu, à l’expiration de sa peine, de résider dans la colonie pendant un temps égal à la durée de sa condamnation. Lorsque la peine infligée était égale ou supérieure à huit ans, l’assignation à résidence en Guyane était définitive.
Les déportés. On désignait ainsi ceux qui étaient condamnés pour des raisons politiques et déportés hors de France. Un exemple connu est celui du capitaine Dreyfus, accusé d’espionnage mais dont l’innocence a été reconnue en 1906. Cette déportation des condamnés politiques a en fait débuté lors de la Révolution française. Ceux qui échappaient à la guillotine étaient conduits en Guyane. Les premiers furent des prêtres réfractaires à partir de 1792.
Les relégués. À partir de 1885, en cas de récidive, les condamnés étaient envoyés en Guyane pour une peine supplémentaire, même s’ils avaient purgé la totalité de leur peine en France.
Un enfer qui a duré 100 ans
L’après-midi de notre visite, sous un soleil de plomb, nous avons écouté l’histoire glaciale des bagnes racontée par Claude Wayakalin, animateur de l’office du tourisme de Saint-Laurent-du-Maroni, une petite ville née du bagne devenue un lieu touristique. Si on veut résumer en deux mots ce que nous avons appris de notre guide ce jour-là, ce n’est pas très compliqué : les bagnes de Guyane, ce sont avant tout des chiffres et des procédures.
Une mécanique implacable
Ces dernières étaient toujours bien réglées. Après trois semaines de traversée de l’Atlantique depuis le port de l’île Ré, avec parfois un détour dans les ports des autres colonies françaises pour charger d’autres prisonniers, algériens, marocains ou tunisiens, le bateau remontait le fleuve Maroni jusqu’à Saint-Laurent. C’était pour tous, sans distinction de statut, la fin du voyage et le début de l’enfer. Dès le débarquement, les condamnés, identifiés par un matricule frappé sur une plaque de métal ou cousu directement sur la vareuse, se soumettaient aux formalités immuables : un rapide “bilan de santé” pour détecter les maladies et éviter contagions et épidémies, une humiliante coupe de cheveux et un examen anthropométrique où on mesurait leur crâne, leurs oreilles ou leurs coudes pour étudier, dans un vain souci scientifique la “morphologie type” des criminels.
Travaux forcés et destin brisé
Au bout de deux ou trois semaines au camp de la Transportation, les forçats étaient répartis en groupes de travail et partaient pour l’un des 30 camps pénitentiaires de la colonie, ceux de Loulette, de la Montagne d’argent ou celui de Charvein, un chantier forestier disciplinaire où les conditions de vie étaient terribles. Les travaux forcés des transportés et des relégués étaient de toute sorte et toujours harassants : abattage des arbres, assainissement des marais ou fabrication de briques par milliers, qui serviront au fil des ans à édifier les maisons de Saint-Laurent. Les déportés, eux, étaient emmenés et isolés sur les îles du Salut par peur qu’ils déclenchent des mutineries. Quant aux chiffres, Claude les connaît par cœur : « Entre 1852 et 1953, 54 000 transportés, 300 déportés, 16 000 à 17 000 relégués sont passés au camp de Saint-Laurent. La plupart venaient de l’hexagone, 60 % environ et le reste des autres colonies françaises. » Puis il nous entraîne vers un des douze bâtiments : « venez avec moi, je vais vous montrer ce qu’était la vie des bagnards en arrivant ici. »
« Jamais le dimanche… »
Des chiffres encore : « La cellule où nous sommes a été construite pour accueillir 40 bagnards, raconte-t-il. En fait, ils étaient très souvent 80 à vivre là, le double de la capacité prévue. C’était la même chose dans les autres bâtiments. » Les bat-flancs, faits de ciment et de briques, sont toujours là : les pierres traversent les siècles. « Les repose-têtes étaient aussi construits en dur, explique notre accompagnateur, et les bagnards passaient leurs nuits enfermés et entassés dans des conditions épouvantables, de 8 heures du soir à 5 heures du matin. » Au réveil, l’enfer continuait. « On leur donnait une heure pour faire leurs besoins et se laver au-dessus d’un seau d’eau mais c’était presque impossible car ils étaient trop nombreux dans chaque dortoir. »
Survivre au quotidien
Des chiffres toujours et un calcul vite fait : une heure et 80 bagnards, cela fait moins d’une minute pour chacun. « Ils vivaient dans la saleté, l’odeur était épouvantable et beaucoup tombaient malades, paludisme, dysenterie ou fièvre jaune. Dans les camps, les condamnés travaillaient six jours par semaine, de 6 heures du matin jusqu’au soir, avec une courte pause à midi. Sauf le dimanche », précise Claude Wayakalin. La grande majorité étaient pieds nus, excepté quelques privilégiés que l’administration française avait dotés de sabots ou de chaussures rudimentaires afin qu’ils effectuent, sans trop se blesser, des travaux épuisants le plus longtemps possible. Ceux qui étaient envoyés sur les îles du Salut, où les conditions de vie étaient un peu meilleures, tentèrent parfois de s’évader à la nage. Beaucoup se sont noyés ou furent dévorés par les requins.
Sur le sol de cette cellule, une signature, celle du célèbre bagnard Henri Charrière, dit “Papillon”. Comme une trace laissée au cœur du bagne.
Les “Incos”, irrécupérables
Certains des fantômes croisés au camp de Saint-Laurent nous ont fait des grimaces : c’étaient ceux des “Incos”, les incorrigibles, souvent de simples voleurs ou petits escrocs mais tous récidivistes et donc considérés comme irrécupérables aux yeux de l’administration judiciaire. D’autres ectoplasmes, qui furent libérés, ont esquissé un maigre sourire. Souvent condamnés à la perpétuité, mais relâchés après 25 ans de bonne conduite à la fin de leur peine, ils n’avaient pas le droit de retourner en métropole. Certains furent affectés comme domestiques au service des surveillants ou sont devenus « garçons de famille » chez les habitants de Saint-Laurent. « À leur sortie du bagne, la France leur donnait un maigre pécule, nous explique Claude. Mais pour ceux qui ne travaillaient pas, 500 francs ne leur permettaient pas de vivre. »
Une liberté sans issue
Ceux-là tentaient de trouver un petit boulot en dehors de la ville, en travaillant dans des bananeraies ou des plantations ou attendaient au bord du fleuve pour décharger les marchandises des quelques bateaux venus accoster au débarcadère. Mais la plupart traînaient en ville, vêtus du pauvre complet bleu et des galoches qu’on leur donnait à leur sortie. Quelques-uns se sont mariés à Saint-Laurent, d’autres sont partis à l’aventure dans la jungle guyanaise. « Mais dans la forêt, la survie était de trois mois maximum », nous a affirmé Claude.
Les accusations d’Albert Londres
Le célèbre journaliste Albert Londres, qui se rendit en Guyane en 1923, a décrit ce bagne comme celui d’une « royauté absolue, sans Sénat, sans Chambre, sans même un petit bout de conseil municipal ». Le reporter, qui aimait dénoncer les scandales, écrira à son retour à Paris : « c’est la capitale du crime » ! Son reportage, publié en vingt-cinq articles dans Le Petit Parisien en septembre 1923, va émouvoir l’opinion publique et a sans doute joué en faveur de la fermeture du lieu carcéral. Le Camp de la Transportation, classé monument historique en 1995, abrite aujourd’hui un très intéressant Centre d’Interprétation de l’Architecture et du Patrimoine (CIAP) et la petite ville de Saint-Laurent-du-Maroni, hier “commune pénitentiaire” est désormais “commune de plein exercice”. Elle a obtenu en 2007 le label de Ville d’Art et d’Histoire.
L’heure du départ
Nous avons passé le reste de l’après-midi à visiter les anciens quartiers du Camp : le quartier spécial réservé aux condamnés à mort où l’on distinguait encore l’emplacement de la guillotine (voir encadré ci-dessous), le Premier quartier où attendaient les bagnards en partance pour les camps, les quartiers destinés aux “difficiles” (isolés et enfermés derrière des grilles) et le quartier des libérés, en partance pour un avenir incertain. Puis le soleil a décliné et nous avons laissé là ces sombres fantômes, vêtus de mauvais coton et toujours pieds nus.
Restauré par étapes depuis les années 1990, le camp mêle aujourd’hui espaces réhabilités et vestiges volontairement préservés, afin de maintenir une lecture authentique du bagne.
Le voyage en Guyane des deux guillotines
On évalue à une centaine le nombre de bagnards guillotinés en Guyane mais on ne possède pas de chiffre précis. La Guyane possédait deux guillotines, l’une au camp de Saint-Laurent, l’autre sur l’île Royale. La peine capitale était appliquée dans le cas du meurtre d’un personnel du bagne ou d’un habitant mais jamais entre bagnards.
Démontable, la guillotine était installée la veille de l’exécution, après 18 heures et la décapitation avait lieu à l’aube, entre 5 et 6 heures du matin. Le condamné avait droit à un dernier repas, des cigarettes et un verre de tafia.
Le bourreau était toujours un bagnard volontaire. Il recevait une prime de 100 francs. Officiant à visage découvert, il n’était pas enfermé avec les détenus et avait le droit, pour sa protection, de loger gratuitement à l’extérieur du camp. L’un des plus célèbres fut Isidore Hespel surnommé “le Chacal”.
Le condamné était attaché à une planche, la tête tournée vers un public d’une vingtaine de bagnards et l’exécution était très rapide. Le bourreau saisissait ensuite la tête coupée et prononçait toujours les mêmes mots : « Au nom de la République, justice est faite ». Sur l’île Royale, le corps était jeté à la mer. À Saint-Laurent, on procédait à une inhumation mais certaines têtes ont été conservées dans des bocaux remplis de formol et exposées à l’hôpital de Cayenne.
Porte d’entrée des bagnes de Guyane, le camp de Saint-Laurent fermera en 1948
Ce sont les révolutionnaires de 1789 qui décidèrent de choisir la Guyane pour déporter des monarchistes, des députés conventionnels, des prêtres et des journalistes. Après l’abolition de l’esclavage, la France eut l’idée d’envoyer des condamnés enfermés dans les bagnes de Brest ou de Rochefort vers sa colonie d’Amérique du Sud afin de redresser son économie en berne. En mars 1852, un premier convoi part de Brest, à destination des îles du Salut, avec à son bord 298 condamnés et trois déportés politiques. D’autres vont suivre avant que les îles se révèlent trop petites pour accueillir les centaines de transportés qui ne cessent d’être acheminés depuis la métropole.
Le prénom du gouverneur
Des bagnes sont alors créés sur le continent, d’abord dans l’Est guyanais, à Saint-Georges-de-l’Oyapock et aux Montagnes d’argent avant que les épidémies de fièvre jaune contraignent l’administration coloniale à les fermer, en 1863 pour l’un et 1864 pour l’autre. Des pénitenciers flottants, construits à partir de bateaux désarmés, sont installés en rade de Cayenne et à l’embouchure du fleuve Kourou. Ils s’avèrent peu pratiques et deux nouveaux camps voient le jour non loin de Cayenne, rapidement abandonnés à cause des épidémies de fièvre jaune et de paludisme. Le gouverneur de Guyane de l’époque, le contre-amiral Laurent Baudin décide alors de construire un nouveau camp au bord du fleuve Maroni, dans l’Ouest guyanais et l’inaugure le 21 février 1858, en lui donnant son prénom.
L’échec des bagnes
Le nouveau bagne voit le taux de mortalité des condamnés diminuer, des épouses accompagnées de leurs enfants débarquent de France pour rejoindre leurs maris, des mariages sont célébrés entre transportés et des concessions sont données aux détenus les plus méritants : la ville de Saint-Laurent-du-Maroni vient de naître et le camp de la Transportation va rapidement servir de point d’entrée et de centre administratif au système pénitentiaire colonial français. Mais la tentative de transformer les forçats en colons est un échec et, les mauvais traitements infligés aux condamnés et dénoncés par la presse (voir l’encadré sur le reportage d’Albert Londres) émeuvent l’opinion publique en métropole. La transportation est abolie par un décret-loi en juin 1938. Les bagnes de Cayenne et des îles du Salut sont abandonnés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et, en 1948, celui de Saint-Laurent ferme à son tour. Ne reste alors sur place que des condamnés n’ayant pas fini leur peine et une poignée de punis, qui se consacrent, sans l’uniforme carcéral, à l’entretien de la ville. L’ultime départ a lieu le 8 août 1953 : les 58 derniers détenus et les 30 libérés embarquent sur le San Marco, pour retrouver la métropole et l’Afrique du Nord. À Saint-Laurent, quelques libérés ont choisi de rester là.
Plus d’infos
• Contact Comité du tourisme de la Guyane :
A paris : 5, rue de Stockholm, 75008 Paris – Tél. : 01 42 94 15 16.
A Cayenne : 12, rue Lallouette – 97300 Cayenne – Tél: 05 94 29 65 00
• Office de tourisme de Saint-Laurent-du-Maroni : 1 Esplanade Laurent Baudin, Saint-Laurent-du-Maroni 97320, Guyane française – Tél. : (+594) 594 34 23 98
• Air Caraïbes relie directement Paris à Cayenne toute l’année. Le vol, d’une durée comprise entre 8 et 9 heures selon les conditions de vent, permet de rejoindre la Guyane française sans escale. Hors saison, les premiers tarifs s’affichent autour de 600 €
Dans nos prochains Carnets de route sur Saint-Laurent-du-Maroni
Aliette de Crozet nous embarque en pirogue sur le Maroni et Frédérique Hermine nous raconte la visite de la dernière rhumerie de Guyane, la Rhumerie St-Maurice.